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TOI T'EN REVES

Ce matin il fait gris et froid. Tu peux même entendre la pluie s'écraser sur le toit mansardé de ta chambre.



Toc... toc...toc-toc-toc...toc...grondement de l'orage.



Tu n'aimes pas cela car ta chambre n'est pas bien isolée, ça coule à l'intérieur.

Dans ton antre, ton petit monde.



Ton souffle emplit la pièce un peu trop calme à ton goût. Il est rapide et saccadé car tu pleures encore, pour changer...

Quand ce n'est pas la pluie qui inonde ta moquette, ce sont toutes les larmes de ton corps. Elles sont transparentes aux yeux des autres mais tu sais bien que ce sont des larmes de sang. Peut-être que comme moi tu les vois rouges ? Et luisantes de la lumière qu'elles arrivent à capter.

Oh, Alexandre... tu souffres, ce spectacle n'est pas tenable, n'importe qui aurait envie de te prendre dans ses bras pour te consoler et sécher tes pleurs mais chez toi tu n'as aucun soutien. Surtout s'ils l'apprennent, peut-être qu'ils te tueront. Le monde dans lequel on t'a jeté sans que tu ne le demandes est si intolérant...



Tu veux de l'espoir, du rêve.



Le jour, tu fantasmes sur ton héros. Il a tout pour te plaire : jeune, beau comme un dieu, avec une voix que tu trouves plus que sublime. Tu espères qu'un jour il viendra te sauver en t'emportant dans ses bras loin d'ici. Il se fait appeler Narcys et tu aimerais le rencontrer. Ce serait une consolation dans ton existence que tu juges minable.

Le soir, ta main s'aventure sous le drap en pensant à cette même personne, tu t'imagines lui faire l'amour du mieux que tu peux.

La nuit, tu rêves de lui, il te connaît mieux que personne. Peut-être est-ce à cause des lettres que tu lui envoies ? Mais ton héros ne te répond jamais. Qu'importe, il les lit, tu en es certain.



Tu as protégé ta chaîne hi-fi avec une petite bâche en plastique au cas où de l'eau viendrait à tomber dessus. Cet objet est très important pour toi car sans musique tu dépéris. Il n'y a que ça qui entretient la petite lueur qui brille dans ton regard.

A tel point que tes vêtements sont humides et moisissent parfois mais tu t'en fous.

Tu utilises cet objet pour écouter Narcys en boucle du soir au matin. Tu as trop de douleur en toi pour dormir à des heures décentes, tu préfères veiller sur le monde et assister tranquillement à sa perte sans personne pour t'importuner.

Le jour tu vas au lycée en te traînant péniblement et lorsque tu ne penses pas à lui, tu dors sur ta table. Depuis le temps, tes professeurs n'osent plus te secouer afin que tu les écoutes. Peut-être ont-ils compris que tu as un très lourd secret à porter, sûrement trop pour un seul homme.

Tu en pleures encore car tu vas devoir plaquer ta petite amie. Suite à ta découverte, ce serait contradictoire de la garder dans ta vie. Quel dommage, tu l'aimais tant mais il t'est impossible de la regarder en face depuis quelques jours.

Obligé de te cacher d'elle sous les draps et porte fermée à double tour car t'as mal à en crier.

Tu te dis qu'après tout c'est ça la vie : une lente agonie ponctuée de cris de douleur dont le premier est poussé dès la naissance.



Ces derniers jours tu t'es souvenu de ce garçon dont tu étais amoureux à l'école primaire. Du moins, attiré par lui.

Tu t'es souvenu de ton professeur de français de sixième que tu trouvais beau, tu avais remarqué l'alliance à son doigt et tu l'imaginais au lit avec sa femme.

Tu t'es souvenu de ce copain de classe que tu observais, nu dans le vestiaire de la piscine cette même année, tu regardais son pénis avec envie.

Tu t'es souvenu de cet autre copain d'école en quatrième, il t'avait tenu la main pour rigoler mais toi... t'as aimé ça. Il te donnait des claques sur les fesses pour plaisanter, tu tentais de maîtriser ton érection au plus vite.

Et pendant ce temps-là, tu oubliais tout au fur et à mesure et tu sortais avec des filles pour être dans la norme.



Tout cela tu l'avais oublié mais ça a ressurgi brutalement au réveil, te faisant paniquer puis déprimer. Tu as réalisé que pour ne pas perdre le faux amour de tes parents, tu t'es aveuglé en refoulant tout cela au plus profond de toi... Pour être aimé. Rien qu'un petit peu.

Car ils t'avaient plus ou moins prévenu en faisant passer leur message de haine.



«Les pédés sont déviants.»



Tu soupirais intérieurement.



«Ca devrait pas exister.»



Tu réalisais que c'était un sort pire que la mort.

Déni total de l'individu, les nazis l'avaient fait avant eux.

Mais consciemment, tu ne prenais pas ces remarques pour toi car tu ne te souvenais pas. Pas encore. Et tu déprimais sans trop savoir pourquoi. Un mal-être indéfinissable.

Maintenant tu avales tes antidépresseurs comme des Tic Tac à l'heure qu'il est. Ca te fait dormir, d'ailleurs tu viens de plonger dans le sommeil et tu rêves.



Tu te retrouves dans une usine, comme dans le clip vidéo de ton idole. Mais il y a un truc en plus : les murs gris sont aspergés de sang par endroits.

Tu es dans une file indienne comme les gens tout autour de toi. Tes mains sont des bouts de plastique ainsi que tes cheveux qui forment un casque raide sur ta tête. Tu ne peux pas bouger les jambes aussi facilement que lorsque tu es réveillé. Ton coeur bat et fait se soulever le plastique gondolé qui est censé représenter ton thorax. Ce vice de fabrication te fait mal, comme les autres. Tu les vois qui grimacent de douleur.

Tu te laisses porter par le tapis roulant maculé de sang séché. Que peut-il se passer ici ?

Ton coeur fait un bond contre ton thorax, le soulevant plus encore ; ton père marche à contresens du tapis roulant, une cravache dans la main. Il est plus humain que toi en apparence et il porte une tenue SS. Il frappe quelques personnes au visage avec son accessoire en souriant.



«Le tri sera fait et certains mourront!» S'écrie ton père en élargissant son sourire.



Tu te penches juste à temps pour apercevoir en contrebas un homme à forte carrure, tout de blanc vêtu. Son tablier en plastique est rose du sang qu'il a sur lui. Il pousse un chariot en acier sur lequel est posée une marmite débordante d'une bouillie sanglante. Des pieds dépassent du récipient. Le sang coule du chariot et laisse une traînée sombre sur le béton derrière l'homme.



«Attention!» Crie une petite voix féminine.



Tu te redresses juste à temps et regardes autour de toi. Tu viens d'éviter de justesse un poteau en acier qui aurait pu t'embarquer la tête. Tu soupires de soulagement.

Voilà que ça monte à présent, tu te penches vers l'avant pour maintenir ton équilibre. Une alarme retentit à tes oreilles, assourdissante.

Un regard vers une vitre t'apprend que ta mère manie les leviers des tapis roulants. Elle aussi porte une tenue SS et elle te sourit d'un air tendre en agitant doucement la main.

Comme un adieu.

Tu te retrouves dans une pièce sombre où un écran géant s'illumine. Déjà ?!

Comme dans le clip, on t'apprend les bonnes moeurs, tu hurles de désespoir. Ton père vient te chercher, tu ne veux pas. Il te saisit par les vêtements et te traîne hors de la pièce.



«Celui-là est défectueux et récalcitrant.» Dit ton père d'une voix glaciale à l'homme en blanc.



Tu as peur. Que vont-ils te faire ?



«Je le jette ?» Questionne l'homme. Il a un léger accent allemand.



Ton père hoche la tête, te donne à cet étranger que tu ne connais pas. Celui-ci te traîne en sifflant, tes pieds frottent sur le sol. Tu entends le grondement d'une machine se rapprocher, l'angoisse t'assaille.

Il te soulève et te jette sur son épaule comme un sac de sable, le bruit s'amplifie. Il fait un tour sur lui-même, ce qui te permet de voir ce qui t'attend en bas ; une fosse sanglante avec une grande hélice tournant à plein régime. Il te jette dedans.

Et comme l'on ne se voit jamais mourir, tu te réveilles au moment où ton corps allait entrer en contact avec l'hélice.



Tu as froid dans cette chambre soudain étrangère à ce que tu as connu. Tu es inondé de sueur et tu tentes de reprendre tes esprits. Quel affreux cauchemar, hein Alexandre ?

Tu as peur car tu sais que tu n'arriveras pas à assumer ce que tu es face à tes horribles parents.

Voilà que tu te lèves, tu sors de ton lit et tu quittes la chambre. Tu trouves ta mère devant l'escalier du premier étage, elle nettoie la rampe avec un chiffon. Si près des marches...

Tu te vois tendre les mains et la pousser, elle crie avant de dévaler l'escalier sur la tête. Ses yeux restent grands ouverts mais ne bougent plus, elle vient de mourir.

Tu vois, ce n'était pas si difficile, tu peux recommencer avec qui tu veux, le plus dur c'est d'oser.



Tu retournes dans ta chambre attendre ton père, il aura droit au même sort.



Et tu seras libre. Enfin.

# Posté le jeudi 08 novembre 2007 08:17

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